1. Une mystérieuse rencontre

Dans une forêt au fond d’une vallée perdue,
Vagabondait gaiement une petite fille ténue.
Fuyant les travaux des champs en plein cœur de l’été,
Elle adorait flâner parmi les animaux guillerets.
Des sermons de ses parents, elle ne s’en préoccupait guère,
Préférant s’émanciper en solitaire,
Au grand dam des enfants de son entourage,
Qui voyaient en elle l’idole du village.
Portant fièrement salopette et bottes bleues,
Un ruban rouge enroulé autour de ses cheveux,
Elle explorait les œuvres de mère Nature,
En profitant pleinement de chacune de ses aventures.
Mais cette après-midi-là fut pourtant bien différente,
Car avide de découvertes et en tout point insouciante,
Elle ne s’aperçut malheureusement que bien trop tard,
Que sa rêverie l’avait menée dans l’antre de l’ours noir.
Un monstre de légende, que craignaient les villageois
Et qui, disait-on, sur la grande forêt régnait en roi.
Tant de fois, la mère de Lili l’avait prévenue,
De ne pas s’approcher de cet endroit le soir venu.
Les rayons du crépuscule filtrant à travers les feuillages,
La petite fille s’empressa de partir, non sans perdre courage.
Jamais de sa vie, elle n’était allée si loin,
Et dans la pénombre ne retrouvait plus son chemin.
Perdue, effrayée, elle courait à tout va,
Criant à l’aide à qui passerait par-là.
Mais la nuit venue, et alors que les animaux se turent,
Ses plaintes ne devinrent bientôt plus que murmures.
Elle trouva refuge au creux d’un vieil arbre courbé,
Observant les ombres se mouvoir dans un sinistre ballet.
Au moindre craquement, la petite fille tressaillait d’effroi
En jurant que jamais plus elle ne se hasarderait dans les bois.
Soudain, surgie de nulle part, une silhouette silencieuse
S’avança lentement vers la petite peureuse.
À quelques pas, deux yeux intrigants la dévisageaient,
Un échange de regard qui lui sembla durer une éternité.
Contre toute attente, la bête s’en retourna,
Laissant Lili quelque peu dans l’embarras.
Celle-ci se releva, et d’une voix tremblante, Interpella cette créature inquiétante.

— Je suis Lili, je suis perdue dans cette forêt.

La silhouette s’arrêta et répondit d’un air stupéfait.

— N’as-tu donc pas peur du roi de ces lieux ? Va-t’en avant que je ne te croque en deux !

— J’aimerais bien, mais je ne sais où aller. Toi qui es si grand, ne veux-tu pas m’aider ?

L’ours noir se dressa sur ses pattes arrière, Surprenant la petite fille qui en tomba à terre.

— Je suis un ours, une créature du trépas. Je chasse les enfants pour en faire ses repas. Comment pourrais-je t’aider, petite fille ? Allez, sauve-toi vite avant que je ne change d’avis.

Lili le dévisagea et put lire dans son regard Qu’il n’était pas un monstre, à plus d’un égard. Se redonnant du courage, et malgré sa petitesse, Elle s’avança près de lui, et répliqua avec politesse.

— Par pitié, je m’en remets à toi. Aide-moi s’il te plaît à sortir de ces bois. En échange, je te le promets, De ne jamais ébruiter ce secret.

L’ours étonné par tant de hardiesse hésita, Tandis que Lili, sans crainte, insista.

— Je devrais être pétrifiée de peur À l’idée de devenir ton quatre-heures. Pourtant, mes jambes ne tremblent pas, Et mon cœur lentement bat. Maintenant, je suis persuadée Que les histoires que l’on m’a racontées, Ne sont que des mensonges amers, Inventés par des Hommes en quête de chimères. Tu es un ours certes terrifiant, Mais tu n’es pas un croqueur d’enfant.

Calmement, l’animal sur ses pattes se posa, Et une étincelle au fond de l’œil scintilla.

— Que voilà un bien drôle discours, Et qui a bien failli me jouer un tour. Mais j’ai appris à me méfier des Hommes, Et surtout des petites filles hautes comme trois pommes. Tu prétends ne plus être effrayée, Et en ma compagnie, être rassurée ? Sache que ta présence ici A fini par m’ouvrir l’appétit. Quel dommage que tu ne m’aies pas écouté, Car maintenant, je vais te déguster.

La bouche béante, le regard menaçant, L’ours grognait tout en avançant. Pas après pas, il contemplait sa proie, Tel le prédateur qui régnait sur ces bois. Pourtant, il n’en avait pas envie, Une sensation qui, pour la première fois de sa vie, L’invitait à abandonner son festin, Et à s’en remettre à un mystérieux destin. Face à lui, Lili ne s’était pas dérobée, Ni larme ni cri, à peine une bouche bée. Il ferma les yeux et rentra ses crocs Avant de lui tourner brusquement le dos.

— Ne crois pas être quitte pour autant, La prochaine fois, tu craqueras sous mes dents.

Prise d’une soudaine allégresse, Lili se jeta sur l’ours avec tendresse, Serrant fort son corps robuste et puissant, Couvert d’un doux tapis de poils frémissants. Surpris par cette troublante sensation, L’animal en oublia aussitôt toute tentation.

— Tu es une bien étrange humaine Pleine de fougue et pourtant si sereine. Et si différente de tes semblables, Que je me sentirais aussitôt coupable Si un malheur devait arriver par ma faute Alors que de cette forêt j’en suis l’hôte. Allez, suis-moi, ne nous attardons pas, Car d’autres aimeraient aussi t’avoir pour repas.